Parfaitement, monsieur le comte!

[…]

“Ils étaient dix-sept, y compris deux forts cultivateurs, le sous-préfet de Bayeux, et un individu de Cherbourg. M. de Faverges pria ses hôtes d’excuser la comtesse, empêchée par une migraine; — et après des compliments sur les poires et les raisins qui emplissaient quatre corbeilles aux angles, il fut question de la grande nouvelle: le projet d’une descente en Angleterre par Changarnier.
Heurtaux la désirait comme soldat, le curé en haine des protestants, Foureau dans l’intérêt du commerce.
— “Vous exprimez” dit Pécuchet “des sentiments du moyen âge!”
— “Le moyen âge avait du bon!” reprit Marescot. “Ainsi, nos cathédrales!…”
— “Cependant, monsieur, les abus!…”
— “N’importe, la Révolution ne serait pas arrivée!…”
— “Ah! la Révolution, voilà le malheur!” dit l’ecclésiastique, en soupirant.
— “Mais tout le monde y a contribué! et — (excusez-moi, monsieur le comte), les nobles eux-mêmes par leur alliance avec les philosophes!”
— “Que voulez-vous! Louis XVIII a légalisé la spoliation! Depuis ce temps-là, le régime parlementaire vous sape les bases!…”
Un roastbeef parut — et durant quelques minutes on n’entendit que le bruit des fourchettes et des mâchoires, avec le pas des servants sur le parquet et ces deux mots répétés: “Madère! Sauterne!”
La conversation fut reprise par le monsieur de Cherbourg. Comment s’arrêter sur le penchant de l’abîme?
— “Chez les Athéniens” dit Marescot “chez les Athéniens, avec lesquels nous avons des rapports, Solon mata les démocrates, en élevant le cens électoral.”
— “Mieux vaudrait” dit Hurel “supprimer la Chambre; tout le désordre vient de Paris.”
— “Décentralisons!” dit le notaire.
— “Largement!” reprit le Comte.
D’après Foureau, la commune devait être maîtresse absolue, jusqu’à interdire ses routes aux voyageurs, si elle le jugeait convenable.
Et pendant que les plats se succédaient, poule au jus, écrevisses, champignons, légumes en salade, rôtis d’alouettes, bien des sujets furent traités: le meilleur système d’impôts, les avantages de la grande culture, l’abolition de la peine de mort — le sous-préfet n’oublia pas de citer ce mot charmant d’un homme d’esprit: — “Que MM. les assassins commencent!”
Bouvard était surpris par le contraste des choses qui l’entouraient avec celles que l’on disait — car il semble toujours que les paroles doivent correspondre aux milieux, et que les hauts plafonds soient faits pour les grandes pensées. Néanmoins, il était rouge au dessert, et entrevoyait les compotiers dans un brouillard.
On avait pris des vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Malaga… M. de Faverges qui connaissait son monde fit déboucher du champagne. Les convives, en trinquant burent au succès de l’élection — et il était plus de trois heures, quand ils passèrent dans le fumoir, pour prendre le café.
Une caricature du Charivari traînait sur une console, entre des numéros de l’Univers; cela représentait un citoyen, dont les basques de la redingote laissaient voir une queue, se terminant par un oeil. Marescot en donna l’explication. On rit beaucoup.
Ils absorbaient des liqueurs — et la cendre des cigares tombait dans les capitons des meubles. L’abbé voulant convaincre Girbal attaqua Voltaire. Coulon s’endormit. M. de Faverges déclara son dévouement pour Chambord. — “Les abeilles prouvent la monarchie.”
— “Mais les fourmilières la République!” Du reste, le médecin n’y tenait plus.
— “Vous avez raison!” dit le sous-préfet. “La forme du gouvernement importe peu!”
— “Avec la liberté!” objecta Pécuchet.
— “Un honnête homme n’en a pas besoin” répliqua Foureau. “Je ne fais pas de discours, moi! Je ne suis pas journaliste! et je vous soutiens que la France veut être gouvernée par un bras de fer!”
Tous réclamaient un Sauveur.
Et en sortant, Bouvard et Pécuchet entendirent M. de Faverges qui disait à l’abbé Jeufroy:
— “Il faut rétablir l’obéissance. L’autorité se meurt, si on la discute! Le droit divin, il n’y a que ça!”
— “Parfaitement, monsieur le comte!

[….]

Flaubert, Bouvard et Pécuchet, Cap. VI

Sobre soliplass

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2 respostas a Parfaitement, monsieur le comte!

  1. António Bettencourt diz:

    Caramba, soliplass, que filme de terror aquele blog! E pensar que esta gente um dia nos governará… Como dizia o Herculano: isto dá vontade de a gente morrer!

    O que vale é o excerto de Flaubert, que desconhecia. Que tremendas semelhanças com o jantar do Hotel Central dos Maias!

  2. soliplass diz:

    Uma jazida de gemas, o filme: “- Conseguir justificar aos portugueses que os sacrifícios valeram a pena. (Vai exigir uma mudança abismal da comunicação que é feita pelo Governo!)”

    Que diria o Herculano de tal pérola comunicativo-abismal?

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